Mais à quoi donc peuvent bien rêver ces buffles, à l'ombre des manguiers qui bordent les rizières, les champs de tournesols, cannes à sucre ou ceux de coton, sur les terres fertiles du grand delta, tout au long de la route qui mène aux doux rivages du golfe de Bengale? Indolents, ils ruminent, leurs bosses cendrées servant de confortables perchoirs aux oiseaux échassiers...
Où vont-elles donc puiser toute cette formidable énergie, ces femmes:
La paysanne qui, l'échine courbée, plante ses pieds dans la glaise dès potron-minet,
La cantonnière qui rafistole les routes sous le cagnard quand leurs nourrissons somnolent à l'ombre des roseaux?... Faut-il alors se méfier de ce jeune moine au corps tatoué qui vous pose mille questions, un portable dernier cri a la ceinture?
Dois-je croire à Mustafa, ce marchand de rêve rencontré dans la poussière de Mandalay qui prétend que la tribu des Nagas du Nord-Ouest est encore à ce jour anthropophage?
Dois-je faire confiance aux diseurs de bonne aventure dont les dents sont noires et la langue écarlate, imbibée de jus de bétel qu ils recrâchent tel un jet de sang sur les trottoirs défoncés où vagabondent les chiens galeux?
Comment blâmer ces hommes qui sirotent du rhum brun et fument de verts cigarillos pour oublier sans doute qu'ils ne sont plus libres même si l'espoir est une lueur qu'on devine sans peine dans la profondeur de leurs regards?
A la table voisine, ils parlent peut-être d'un ami perdu; vous le savez bien, ce type qui causait trop et qui, désormais, tente de survivre près de la frontière truffée de mines, condamné à trente années de travaux forcés...
Mais pour qui bat la chamade, le coeur de cette jeune fille qui franchit le pont en teck pour rejoindre l'école à bicyclette? Peut-être pour ce joueur de guitare qui chante sous le tamarinier, le regard mélancolique obliquant vers l' horizon de ses rêves...
Et si le destin de toutes ces créatures peuplant cet ancien royaume ne tenait qu'aux huit cheveux du Bouddha, ces précieuses reliques que contient la Paya ShweDagon, le majestueux stupa doré, ce fascinant bourgeon de bananier orné de pétales de lotus?
Et si le mystère de la foi birmane se lovait au sein de cet énorme diamant; pur joyau qui scintille à la pointe du dôme sacré sur un globe incrusté d'une myriade de rubis "sang de pigeon" et d'émeraudes, en équilibre sur une girouette d'or qui virevolte aux caprices des vents? Serait-ce l'inaccessible apex adamantin que cherche à atteindre le plus mystique des voyageurs?
O Myanmar, dragon aux arrêts; impuissant, tu te brûles les griffes. Par ton feu sacré, contre ta volonté, comme on ne peut réprimer une quinte de toux, sans espace, tu t'immoles peu a peu. Mais bientôt libéré de tes fers par l'amour de la dame des libertés, le dragon s'envolera pour régner sur la terre des anciens, celle des premiers hommes, comme aux premiers temps ...